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SOUS LA DIRECTION DE PIERRE BOURDIEU LA MISÈRE DU MONDE

       
       
    déplore le silence. Or il en est qui ne cessent de parler, souvent " trop tôt ", sur l'immigration, sur la politique dulogement, sur les relations de travail, sur la bureaucratie, sur le monde politique, mais pour dire des choses que l'on ne veut pas entendre, et dans leur langage, que l'on n'entend pas. On aime mieux, en définitive, prêter l'oreille, à tout hasard, et non sans quelque mépris, à ceux qui parlent à tort et à travers, sans s'inquiéter outre mesure des effets que peuvent produire des propos mal pensés sur des questions mal posées.
Et pourtant tous les signes sont là de tous les malaises qui, faute de trouver leur expression légitime dans le monde politique, se reconnaissent parfois dans les délires de la xénophobie et du racisme. Malaises inexprimés et souvent inexprimables, que les organisations politiques, qui ne disposent pour les penser que de la catégorie vieillotte du " social ", ne peuvent ni percevoir ni, à plus forte raison, assumer. Elles ne pourraient le faire qu'à condition d'élargir la vision étriquée du " politique " qu'elles ont héritée du passé et d'y inscrire non seulement toutes les revendications insoupçonnées qui ont été portées sur la place publique par les mouvements écologiques, antiracistes ou féministes (entre autres), mais aussi toutes les attentes et les espérances diffuses qui, parce qu'elles touchent souvent à l'idée que les gens se font de leur identité et de leur dignité, semblent ressortir à l'ordre du privé, donc être légitimement exclues des débats politiques.
Une politique réellement démocratique doit se donner les moyens d'échapper à l'alternative de l'arrogance technocratique qui prétend faire le bonheur des hommes malgré eux et de la démission démagogique

 
       
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  qui accepte telle quelle la sanction de la demande, qu'elle se manifeste à travers les enquêtes de marché, les scores de l'audimat ou les cotes de popularité. Les progrès de la " technologie sociale " sont tels en effet que l'on connaît trop bien, en un sens, la demande apparente, actuelle ou facile à actualiser. Mais si dal science sociale peut rappeler les limites d'une technique qui, comme le sondage, simple moyen au service de toutes les fins possibles, risque de devenir l'instrument aveugle d'une forme rationalisée de démagogie, elle ne peut, à elle seule, combattre l'inclination des hommes politiques à donner satisfaction à la demande superficielle pour s'assurer le succès, faisant de la politique une forme à peine déguisée de marketing.
On a souvent comparé la politique à la médecine. Et il suffit de relire la " Collection hippocratique ", comme l'a fait récemment Emmanuel Terray, pour découvrir que, pareil au médecin, le politique conséquent ne peut se contenter des informations fournies par l'enregistrement de déclarations qui, en plus d'un cas, sont littéralement produites par une interrogation inconsciente de ses effets : " L'enregistrement aveugle des symptômes et des confidences des malades est à la portée de tout le monde : si cela suffisait pour intervenir efficacement, il n'y aurait pas besoin de médecins 1 ". Le médecin doit s'attacher à découvrir les maladies non évidentes (àdèlà), c'est-à-dire celles, précisément, que le praticien ne peut " ni voir de ses yeux ni entendre de ses oreilles " : en effet, les plaintes des patients sont vagues et incertaines; les signaux émis par le corps lui-même sont obscurs et ne livrent leur

   
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  1. E. Terray, La politique dans la caverne, Paris, Seuil, 1990, p. 92-93.    
 

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