Les prisons de la misère: (p.67 à 70).
La tentation pénale en Europe.
Loïc Wacquant
Editions "raisons d'agir" (nov.99)
Si le vent punitif venu d'outre-Atlantique souffle si fort à travers tout le vieux continent, c'est que, comme aux plus beaux jours de l'après-guerre, les élites politiques, le patronat et les " faiseurs d'opinion " de l'Europe vouent aujourd'hui à l'Amérique une admiration fascinée et envieuse qui tient essentiellement aux performances de son économie 73. La clef de la prospérité des États-Unis, et la porte de sortie supposée du chômage de masse, tiendrait à une formule simple, pour ne pas dire simplette: moins d'État. II est vrai que les États-Unis - et après eux le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande - ont fortement réduit leurs dépenses sociales, virtuellement éradiqué les syndicats et vigoureusement élagué les règles d'embauche et (surtout) de débauchage, instituant ainsi le salariat dit flexible en véritable norme d'emploi, voire de citoyenneté via l'instauration conjointe de programmes de travail forcé (workfare) pour les allocataires d'aides 74. Les partisans des politiques néo-libérales de démantèlement de l'État-providence aiment à souligner comment cet " assouplissement " a stimulé la production de richesses et la création d'emplois. Ils sont moins empressés d'aborder les conséquences sociales ravageuses du dumping social qu'elles impliquent: en l'occurrence, la précarité et la pauvreté de masse, la généralisation de l'insécurité sociale au cur de la prospérité retrouvée, et l'accroissement vertigineux des inégalités nourrissant ségrégation, criminalité et le dépérissement des institutions publiques.
On l'oublie parfois un peu vite, l'Amérique compte officiellement 35 millions de pauvres, pour un taux de pauvreté double ou triple de ceux des pays d'Europe occidentale et qui frappe d'abord les enfants - un petit Américain sur cinq de moins de six ans grandit dans la misère, et un sur deux parmi la communauté noire. La population officiellement répertoriée comme " très pauvre ", soit survivant en deçà de 50 % du "seuil de pauvreté " fédéral (seuil qui s'est continûment abaissé au fil des ans en valeur relative), a doublé entre 1975 et 1995 pour atteindre 14 millions de personnes et le fossé économique qui la sépare du reste du pays ne cesse de se creuser 75.
Ces Américains " d'en bas " ne peuvent guère compter sur le soutien de l'État puisque les dépenses sociales destinées aux ménages démunis sont les plus faibles des grands pays industrialisés (après l'Australie et l'Afrique du Sud) et elles ont touché leur minimum depuis 1973. Ainsi, la principale aide sociale (ADC, l'allocation aux mères isolées) a chuté de 47 % en valeur réelle entre 1975 et 1995 alors que son taux de couverture tombait à moins de la moitié des familles monoparentales contre les deux tiers en début de période. En 1996, ce programme a été remplacé par un dispositif qui fixe un quota de cinq ans d'aide cumulés sur une vie et qui fait de l'emploi sous-payé la condition de l'assistance mais ne crée aucun emploi alors qu'il ampute d'un cinquième les budgets d'aide 76. Cinquante millions d'Américains (dont douze millions d'enfants) sont dépourvus de couverture médicale bien que le pays dépense plus que tous ses rivaux au titre de la santé. Trente millions souffrent de faim et de malnutrition chroniques. Sept millions vivent à la rue ou sans logement adéquat après que les dépenses fédérales allouées à l'habitat social aient baissé de 80 % hors inflation durant la décennie 80.
Contrairement à l'image idéalisée que projettent les médias nationaux et leurs relais dociles à l'étranger, les Américains infortunés ne peuvent guère s'appuyer non plus sur le marché de l'emploi pour améliorer leurs conditions de vie. Compte tenu des personnes découragées et des salariés intermittents et grossièrement sous-employés (il suffit de travailler une seule heure au cours de la semaine-témoin pour être rayé des statistiques de la " population à la recherche d'un emploi "), le taux de chômage effectif est, de l'aveu même du Ministère du travail, plus proche de 8 % que de 4 %, et il dépasse toujours allègrement 30 % à 50 % dans les quartiers ségrégués des grandes villes. En outre, un tiers des salariés gagnent trop peu pour franchir le " seuil de pauvreté " officiel, soit 15 150 dollars par an pour une famille de quatre. Il est vrai que le salaire minimum de 1997 est inférieur de 20 % à celui de 1967 en valeur réelle et que la rémunération horaire moyenne a baissé de 16 % entre 1979 et 1995 pour les ouvriers et de 12 % pour les employés des services (dans le cas des hommes). La création d'emplois est certes un succès en termes de volume brut, mais elle s'est faite au détriment des travailleurs peu qualifiés
ces derniers gagnent en moyenne 44 % de moins que leurs homologues européens et ils ne disposent pour la plupart ni de couverture médicale (pour les deux tiers d'entre eux), ni de retraites (dans quatre cas sur cinq) alors qu'ils travaillent en moyenne cinq semaines de plus par an.
De fait, les fruits de la croissance des deux dernières décennies ont été accaparés par une minuscule caste de privilégiés : 95 % du surplus de 1,1 trilliard de dollars généré entre 1979 et 1996 sont tombés dans l'escarcelle des cinq pour cent des Américains les plus riches 77. C'est ainsi que l'inégalité des salaires et des revenus, comme celle des patrimoines, est aujourd'hui à son plus haut niveau depuis la Grande crise. En 1998, le dirigeant d'une grande firme étatsunienne type gagnait en moyenne 10,9 millions de dollars annuels, soit six fois plus qu'en 1990, alors que, même avec la prospérité retrouvée, le salaire ouvrier moyen n'a augmenté dans l'intervalle que de 28 %, soit à peine le rythme de l'inflation, pour s'établir à 29 267 dollars. En conséquence de quoi, les chefs d'entreprise gagnent aujourd'hui 419 fois plus que les cols bleus, contre " seulement " 42 fois plus une décennie plus tôt (cet écart s'élève actuellement à 20 contre un et à 35 contre un respectivement au japon et en Grande-Bretagne) 78. La rémunération des cadres de direction américains a atteint de tels sommets, notamment par le truchement des " stocks-options ", que même les média-chantres du capitalisme à tout crin comme Business Week et Wall Street se plaignent de la rapacité et de la prospérité excessives des dirigeants d'entreprise du cru.
74. Cf Economic Policy Institute, Beware the US Mode Washington, EPI, 1995, et Charles Noble, Wefare as We Knew It: A Political History of the American Welfare State, New York, Oxford University Press, 1997, spécialement " Backlash ", p. 105-135.
75. Children's Defense Fund, The State ofAmerica's Children, Boston, Beacon Press, 1998, et Laurence Mishel, Jared Bernstein et John Schmidt, The State of Working America, 19961997, New York, M.E. Sharpe, 1997, p. 304-307.
76. Sur cette vraie-fausse " réforme ", la plus régressive en matière sociale promulguée par un gouvernement démocratique depuis la Seconde Guerre mondiale, Loïc Wacquant, " Les pauvres en pâture: la nouvelle politique de la misère en Amérique ", Hérodote, 85, printemps 1997, p. 21-33, et sa condamnation sans appel par le Prix Nobel d'économie Robert Solow, Work and Welfare, Princeton, Princeton University Press, The Tanner Lecture, 1998.
77. Ces chiffres et ceux du paragraphe précédent sont tirés de l'important article de l'économiste d'Harvard et directeur du programme emploi du National Bureau of Economic Research, Richard Freeman, " Le modèle économique américain à l'épreuve de la comparaison ", Actes de la recherche en sciences sociales, 124, septembre 1998, p. 36-48.
78. Cf. Martina Morris et Bruce Western, " Inequality in Earnings at the Close of the Twentieth Century ", Annual Review of Sociology, 25, 1999, p. 623-657, et Sarah Anderson et al., A Decade of Executive Excess, Washington, Institute for Policy Studies, 1999, p. 3 et 8 Anderson et ses collaborateurs calculent que, si le salaire ouvrier moyen avait simplement augmenté aussi vite que la paie des dirigeants d'entreprise durant la décennie passée, l'ouvrier américain gagnerait aujourd'hui plus de 110 000 dollars par an (soit environ 60 000 francs par mois) et le SMIC dépasserait 22 dollars de l'heure (contre 5,15 dollars en réalité).
[Accueil] [Lexique] [Liens] [Statistiques] [Activités] [Forum] [Trucs et astuces] [Création de site]
la copie est nécessaire le progrès l'exige.