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MICHEL SERRES

"Nous voilà réduits à redevenir inteligents"

Newbiz n°16 décembre 2001.

Les nouvelles technologies de communication changent-elles l'homme comme, à leur époque, l'écriture et l'imprimerie? Les réponses d'un Montaigne du XXie siècle.

Le portail bleu pâle s'ouvre sur un marronnier qui coiffe l'entrée d'un discret pavillon de banlieue. C'est ici que Michel Serres, 71 ans, philosophe, dans une maison qui croule sous des tonnes de revues et de livres (de Science et vie aux Confessions d'un enfant du siècle), tous soigneusement rangés sur des étagères. L'académicien, qui enseigne quatre mois par an à Stanford, vient de publier son 32" livre (Hominescence, éditions Le Pommier) où il décrit les grandes mutations qui affectent la société occidentale

le rapport au corps, au monde, aux autres. " Les NTIC sont arrivées à un instant de l'histoire où les changements sont radicaux", affirme-t-il, avec la pointe d'accent d'Agen qui lui reste malgré trente ans de causeries dans les amphis américains. Résultat: " Nous accouchons d'une autre humanité. " Un enfantement plus douloureux que lors de l'arrivée de l'écriture ou de l'imprimerie. Entretien bilan.

Autour de vous, des livres, des revues, mais aussi l'internet, l'e-mail, un mobile. Qu'est-ce que ces nouvelles technologies de communication changent pour un philosophe?

Elles modifient profondément nos fonctions cognitives. Je m'explique. À chaque progrès majeur dans les technologies de communication, nous nous affranchissons du besoin de mémoire. Avant l'invention de l'écriture, il fallait tout apprendre par cœur. Le chanteur homérique savait réciter L’Iliade et L'Odyssée, et celui qui l'écoutait pouvait la reproduire par cœur également. Au Moyen Âge, à la Sorbonne, les étudiants apprenaient immédiatement ce qu'Albert le Grand ou saint Thomas d'Aquin leur disaient. Peu à peu, ils se sont mis à prendre des notes, qui les ont dispensés d'utiliser une partie de leur mémoire cognitive. De même, avant l'imprimerie, un écrivain était obligé de stocker dans son cerveau la pensée des auteurs de l'Antiquité. Mais quand Montaigne a pu entreposer leurs ouvrages dans sa bibliothèque, il a pu libérer sa mémoire. Et dire: " Je préfère une tête bien faite à une tête bien pleine. " Aujourd'hui, avec le Net et la puissance de stockage des ordinateurs, nous pouvons être connectés à toutes les mémoires du monde. Nous sommes délivrés de l'écrasante obligation de nous souvenir des choses.

Une bonne nouvelle?

Cela me fait penser à saint Denis, le martyr, à qui on a coupé la tête et qui, un instant après, l'a prise entre ses mains. Tous les matins, quand vous allumez votre PC, vous êtes comme saint Denis. Votre tête est devant vous. Dans la machine. Celle-ci possède toutes les fonctions, les facultés que les philosophes croyaient que vous aviez auparavant dans la tête: mémoire, raison, capacités de calcul.

Toutes les facultés, non. L'imagination, l'inventivité, par exemple, ne se trouvent pas dans l'ordinateur.

Effectivement. C'est la bonne nouvelle. Il nous reste la capacité d'inventivité. Dans l'histoire, chaque fois que l'homme s'est libéré du poids de la mémoire, il a inventé des choses nouvelles. Quand l'écriture est née, nous avons créé les mathématiques. L'imprimerie, elle, a ouvert la voie aux sciences expérimentales. Aujourd'hui, avec nos nouveaux outils numériques, nous sommes obligés de redevenir intelligents.

Avec un problème nouveau, tout de même, le trop-plein d'informations à gérer...

Erreur. La frayeur que nous ressentons devant l'abondance d'informations est certes justifiée, mais pas nouvelle. " Cette horrible masse de livres va nous amener la barbarie ", clamait Leibniz, qui était bibliothécaire. Socrate disait la même chose au moment de l'invention de l'écriture, qu'il détestait. Pour lui, seule la parole était vivante et digne d'intérêt. La peur devant la masse d'informations est donc une crainte récurrente. Dans l'internet, accusé d'être une " poubelle informationnelle " , il n'y a rien de nouveau non plus. À la Bibliothèque nationale, on trouve autant de livres sans intérêt que d'ouvrages majeurs. Autrefois, il existait même un endroit appelé "l'enfer " , où étaient stockés les livres porno...

Les nouvelles technologies modifient notre rapport à la connaissance. Mais chacun peut constater qu'elles transforment aussi notre rapport au temps (il s'accélère), à l'espace (il se raccourcit) et à autrui.

Ce dernier point est le plus intéressant. Notre prochain (du latin proximus, " le plus proche ") avait jusqu'à présent toujours été celui qui physiquement se trouvait le plus proche de nous. Aujourd'hui, avec l'internet et l'e-mail, et demain le téléphone 3G, mon prochain n'est plus forcément mon voisin de palier, mais peut être une personne qui se trouve à l'autre bout du monde et avec qui je suis en relation professionnelle quotidienne. Avec les nouvelles technologies de communication, l'Autre est devenu mon prochain.

Pour le meilleur et pour le pire...

Tous les changements technologiques sont pour le meilleur et pour le pire. I'aspirine guérit des millions de personnes et en tue quelques milliers. I'imprimerie a permis de diffuser la Bible, mais aussi Mein Kampf.. Je m'éloigne sans doute de mon " ancien prochain ", mon voisin de palier. Mais, en me rapprochant de celui qui se trouvait, auparavant, loin de moi, j'ai aussi moins de raisons de vouloir lui faire la guerre.

On n'en voit guère le résultat... Notre société a beau être " communicante ", elle n'en reste pas moins violente et dangereuse.

Elle apparaît plus dangereuse, car la peur se vend bien dans les médias. Ces derniers font peur aux gens avec des événements, des problèmes et des angoisses qui n'ont, en réalité, qu'un faible poids social. Que pèse l'anthrax et ses quelques morts par rapport aux accidents de la route ou la drogue dans les lycées? Comment se fait-il que, depuis le 11 septembre, l'angoisse de la vache folle ait disparu? C'est simplement qu'elle n'existait pas. On dirait que l'on se trouve dans une société obscurantiste qui met l'accent sur des problèmes qui n'en sont pas pour cacher ceux qui sont vraiment graves.

Ceux-là, alors, quels sont-ils?

Pour rester dans le domaine des technologies, la violence à la télé. Depuis quinze ans, je lève le drapeau rouge. Un adolescent est exposé aujourd'hui à environ 13 000 meurtres par an à la télévision. Le phénomène n'est pas nouveau, mais nous n'en maîtrisons toujours pas les conséquences. Une raison à cela? J'explique dans mon dernier livre que nos contemporains ri aiment pas leurs enfants. D'ailleurs, je pense que la guerre est un contrat passé entre deux sociétés où les vieux de l'une demandent aux jeunes de l'autre d'exterminer leurs enfants, à charge pour eux de leur rendre la pareille. Les dirigeants qui décident la guerre ne vont pas eux-mêmes au combat; ils y envoient toujours leurs fils...

Notre société n'aime pas ses enfants, donc... Elle n'a pourtant jamais eu à sa disposition autant de moyens de favoriser leur éducation.

Les nouvelles technologies sont, en effet, un excellent moyen d'éducation. On les critique souvent à tort en opposant lien vivant et lien virtuel. D'un côté, on place le prof, bien réel -le "présentiel ", comme on dit-, paré de toutes les vertus. De l'autre, le virtuel, l'enseignement désincarné, chargé de toutes les tares. On oublie que le présentiel a aussi des inconvénients. Souvenez-vous de tel prof de maths ou de français avec qui vous n'avez pas accroché et à cause duquel vous êtes devenu mauvais dans une discipline...

Pourquoi alors les enseignants sont-ils si rétifs aux nouvelles technologies? Problème de coût?

Non, problème des élites. Prenez le coût total d'installation d'un campus: terrain, bâtiments, logements, bibliothèque, etc. Si vous connectez tous les étudiants aux technologies de communication modernes, ce coût sera divisé par 500 ou 1000. Certes, il existe encore des freins techniques (notamment le fait de savoir quelle technologie est la mieux adaptée pour les maths, la géographie, l'histoire...). Mais nous assistons à la fin des modes d'enseignement mis en place au Moyen Âge. Les remplacer sera simplement un peu plus long que ce que je prévoyais, à cause des élites qui dirigent le système. Si nos polytechniciens et nos énarques avaient accepté les nouvelles technologies il y a quinze ans, cela se saurait! Car, maintenant, elles seraient en place, dans les écoles, partout, chez les riches comme chez les pauvres. L'intégrisme, vous le savez, vient toujours des universités, des élites. D'elles, on n'obtient rien de nouveau. À la fin du XIXe siècle, les dirigeants politiques et industriels avaient freiné le développement du téléphone... parce qu'ils redoutaient que leurs femmes appellent leurs amants de chez elles.

C'est mieux aux États-Unis?

Vous voulez rire? Ils sont encore plus en retard que nous, car plus riches. À Stanford, nous venons de recevoir 400 millions de dollars de Hewlett-Packard. Vous n'allez pas croire qu'avec ces sommes-là on va penser aux pauvres! Les États-Unis, d'ailleurs, ne sont pas un exemple de connaissance et d'ouverture vers le monde moderne. Souvenez-vous que 70 % des gens qui gouvernent l'Amérique n'ont pas de passeport. On chante facilement la gloire de l'Amérique tant que l'on n'y habite pas.

Pourtant, de plus en plus de Français s'y installent...

C'est vrai, dans les affaires. II y a vingt-cinq ans, il y avait entre 5 000 et 10 000 Français dans la Silicon Valley. Ils sont sans doute autour de 200 000 aujourd'hui. Nous savons fabriquer des petits génies. Mais ils sont confrontés à tellement de difficultés administratives et fiscales! Résultat: soit ils échouent, soit ils partent. Bref, nous formons tous ces gens pour les États-Unis. Il y a là matière à une gigantesque réforme...

Propos recueillis par ÉRIC MEYER, e.meyer@newbiz.fr


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